Sentier de guerre pour le Mercantour

Publié le par Alternatifs06 pays de Grasse

ENVIRONNEMENT. Le projet des "Balcons du Mercantour" crée la polémique. Des opposants à cet itinéraire touristique voulu par Christian Estrosi dans le Parc National lancent un contre-projet.

Après le projet controversé, le contre-projet. A rebours des « Balcons du Mercantour », l’itinéraire touristique en plein Parc National débuté cet été par Christian Estrosi, les opposants peaufinent ces jours-ci une alternative. La « Grande Traversée du Mercantour » doit démontrer « qu’il est possible d’ouvrir ces territoires naturels exceptionnels sans attenter à leur intégrité », écrivent ses créateurs, révoltés par le lancement à la hussarde des Balcons (1).

Avec le creusement rapide au brise-roche et à l’explosif, et sans prévenir, d’un sentier en site vierge près du Parc, l’ambitieux projet à vingt millions d’euros du député-maire UMP de Nice a d’entrée créé la polémique.

La justice niçoise a été saisie, en octobre, de PV d’agents du Parc et de l’ONF, qui établissent des destructions d’espèces protégées lors de ces travaux réalisés à coup de mini-pelleteuse hélitreuillée.

Laissé dans l’ignorance, le conseil scientifique du Parc National s’est étonné « de la rapidité avec laquelle des travaux ont été entrepris, (…) sans consultation »  ni études d’impact.

Pour les opposants, Christian Estrosi a voulu « passer en force » en créant un sentier sur 8 km.

« Peut-être pensait-il qu’il n’aurait pas ces 8 km en passant par les contraintes administratives, donc il les a fait », suppute le conseiller général écolo grassois Jean-Raymond Vinciguerra.

Pour Me Christian Boitel, président des Amis du Mercantour, « on retombe dans les manies niçoises : on fait et après on voit. Cette façon de faire à l’emporte-pièce, sans réflexion, traduit une grande méconnaissance de la montagne. »

Comme l’itinéraire, qui s’étale sur 140 km, prévoit la construction de nouveaux refuges entre 2 000 et 2 700 m d’altitude, un des membres du conseil scientifique redoute « des investissements très lourds, alors que ces sites ont besoin de quelque chose de subtil ».

Le conseil réclame que « le projet touristique soit précisé : quelle clientèle ? Quel flux de visiteurs escompté ? Quelles modalités d’exploitation ? Quelles retombées économiques locales ? »

Tout cela fait défaut. Et surtout, peut-on aménager un Parc National pour y attirer le grand public ? A priori non.

Au départ, c’est pourtant l’objectif des Balcons, présenté par Jean-Pierre Pernaut sur TF1 le 2 septembre : « Dans quelques années, tout le monde pourra faire de la randonnée de haute altitude dans le Mercantour. »

Sur France 3, Christian Estrosi explique, le 31 août : « Ça rendra la montagne accessible à toutes les générations […]. Ce sera un formidable produit d’appel.»

Ce marketing a fait bondir les puristes, comme la construction de « refuges quatre étoiles », terme depuis banni.

Eric Teisseire, architecte et alpiniste, conteste « cette idée de faire venir M.Tout le monde à la montagne. Elle est perverse si on prend comme support un Parc National, qui devient otage d’un gros programme touristique, contraire à l’idée de départ des Parcs ».

Le porte-parole du collectif « Vigilance Mercantour » dénonce « un esprit commercial qui n’a rien à voir avec une éthique de la montagne ».

Face au projet, le monde des randonneurs est divisé. Certains acteurs le soutiennent, mais plusieurs associations se sont élevées contre un projet flou, « jamais vraiment décrit ».

Deux manifs ont eu lieu, un collectif s’est créé (2). L’affaire écornant l’image écolo qu’il tente de se créer, Christian Estrosi a lancé une concertation, à laquelle certaines associations refusent de participer, réclamant le retrait du projet. Une réunion doit se tenir vendredi au Conseil général des Alpes-Maritimes qu’il préside.

Pris entre deux feux, le nouveau directeur du Parc, Alain Brandeis prévient : « Il faut renouer le dialogue, pour faire en sorte que les fondamentaux du Parc soient respectés. »

Le Parc n’est « ni un partisan du projet ni un opposant », explique-t-il. Précisant : « Mon prédécesseur a demandé un projet détaillé. Il ne l’a jamais reçu. »

Pour lui, « une première tranche de travaux sans concertation préalable et sans études constitue une manière un peu ennuyeuse de démarrer ». Il faut aussi « éviter de construire des refuges en altitude ».

Sous le feu des critiques, Christian Estrosi rectifie sa posture initiale : « Ce sentier s’adressera à des grands montagnards, pas à des promeneurs du dimanche, nous assure le président du Conseil général. Cela n’attirera pas plus de quelques dizaines de personnes par jour. »

Mais dans ce cas, pourquoi investir 20 millions d’euros ? Mystère. « Il y a beaucoup de contradictions, tout n’est pas mis sur la table », s’inquiète un opposant.

Certains redoutent une future exploitation touristique de type « montagne 4 étoiles », avec refuges tout confort.

Mais Christian Estrosi assure : « Aucune étape du projet ne sera validée sans l’aval du comité scientifique du Parc. Il n’est pas question de réaliser un projet qui puisse altérer la biodiversité. Le projet n’est pas finalisé, il n’y a pas un premier dépôt de permis de construire du moindre refuge. »

L’hiver arrivant, les travaux sont arrêtés. « On a six mois. Eux pour boucler le projet, nous pour l’attaquer », résume un opposant.

De notre envoyé spécial dans les Alpes-Maritimes
MICHEL HENRY

(1) Le contre-projet sera bientôt accessible sur http://www.vigilance-mercantour.fr

Pour le projet officiel : http://www.balconsdumercantour.fr/

(2) Avec notamment Mountain Wilderness et le CEEP (Conservatoire des Espaces Naturels de Provence). Voir http://www.vallouimages.com

Publié dans écologie

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Article paru dans Libération le 9/11/08
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